Parmi les dons reçus à l'atelier, il y avait une boîte métallique grise, large et très plate, de la taille d'une boîte à pizza. Aucun lecteur, aucun bouton en façade. Juste un voyant vert et une plaque : AXEL, Platine Terminal 75. Nous ne savions pas trop à quoi elle servait. Nous l'avons donc branchée pour lui poser la question.
En résumé
Ce n'est pas un ordinateur mais un terminal : une boîte sans disque ni système d'exploitation, qui relie un écran, un clavier et une souris à un serveur central par le réseau. Axel, une entreprise française des Ulis, a inventé ce format en 1991 et l'a appelé « Platine » parce qu'il se glissait sous l'écran. Notre modèle 75 date du début des années 2000 et fonctionne encore. Axel, elle, a fermé en septembre 2025.
1. Premier contact : on branche
La boîte n'a que peu de prises utiles à l'arrière pour un premier essai : un écran VGA, un clavier et une souris PS/2 (les prises rondes violette et verte), et le cordon secteur. Nous n'avons pas branché de réseau.
À l'allumage, le voyant vert s'allume et l'écran affiche, en français, un menu bleu à l'ancienne avec trois entrées : Configuration, Diagnostics et Téléchargement. Pas de Windows, pas de Linux : la machine démarre directement dans son propre logiciel, gravé dans sa mémoire. Le menu ? ouvre la fiche d'identité de l'appareil.
2. Ce que nous dit l'écran d'information
Chaque ligne se décode grâce au manuel de l'utilisateur du modèle 75, que nous avons archivé ici puisque le site d'Axel risque de disparaître.
- Hardware FK16-BV31a : FK16 est la carte électronique (FK pour Flash Key), celle des modèles 75, 75B et 75E. BV31a est la version du code de démarrage, la partie de la mémoire qui ne s'efface jamais.
- Firmware TCP.FR.0826f:STD : un micrologiciel en mode réseau (TCP), en version française (FR), compilé en 2008, semaine 26, révision « f », avec les fonctions standard (STD). La boîte a donc été mise à jour au moins une fois dans sa vie professionnelle.
- Adresse MAC 00:A0:34:0E:2D:51 : l'identifiant réseau unique de la carte. Les trois premiers octets, 00:A0:34, sont enregistrés à l'IEEE au nom d'AXEL, 16 avenue du Québec.
- Nom du terminal axel0E2D51 : un nom par défaut construit à partir de la fin de l'adresse MAC.
- Adresse IP vide : la configuration réseau a été effacée avant le don, ou jamais saisie.
- Souris PS/2 : roulette, détectée : la Platine a reconnu la souris à molette de l'atelier.
3. Un terminal, ce n'est pas un ordinateur
Pour comprendre à quoi servait cette boîte, il faut remonter à une organisation de l'informatique qui a dominé les entreprises pendant des décennies : un seul gros ordinateur, et beaucoup d'écrans.
Le programme de gestion (stocks, commandes, facturation, dossiers) tournait sur un serveur central, souvent sous Unix ou sur un IBM AS/400. Les employés n'avaient pas d'ordinateur sur leur bureau, mais un terminal : un écran et un clavier qui envoyaient les frappes au serveur et affichaient ce qu'il renvoyait. Le terminal ne calcule rien, ne stocke rien, n'installe rien.
Longtemps, ces terminaux ont été des appareils d'un seul bloc, comme le célèbre VT100 de Digital : un écran cathodique avec l'électronique intégrée. Quand l'écran lâchait, on remplaçait tout.
4. L'idée d'Axel : sortir l'électronique de l'écran
D'après l'historique publié par l'entreprise, c'est en 1989 que son fondateur, Georges Cottin, fait un constat simple : le terminal monobloc coûte cher et n'est pas pratique. Pourquoi ne pas mettre toute l'électronique dans une petite boîte, et laisser l'utilisateur brancher l'écran et le clavier du commerce de son choix ?
Le premier modèle, le M40, sort en 1991. On le surnomme tout de suite « Platine Axel » à cause de sa forme volontairement large, plate et rectangulaire : elle permettait de poser la boîte sous le large pied des écrans cathodiques de l'époque. C'est exactement ce qui explique le grand cercle marqué sur le capot de notre exemplaire, qui ressemble fort à la trace laissée par des années de pied d'écran pivotant.
La Platine a un autre détail pensé pour cet usage : à l'arrière, une prise secteur femelle permet d'alimenter l'écran à travers le terminal. Un seul interrupteur allume ainsi tout le poste.
Axel revendique ainsi l'invention du concept de client léger. Les étapes suivantes, toujours selon l'entreprise :
- 1994 : le M50, présenté comme le premier terminal Telnet TCP/IP, passe au réseau Ethernet ;
- 2000 : 200 000 terminaux vendus, et sortie des modèles 65, 70 et 75, le nôtre ;
- 2002 et 2005 : arrivée des protocoles graphiques de Microsoft (RDP) et de Citrix (ICA) ;
- 2008 à 2017 : modèles M80, M85, M90 et M95 ;
- 2024 : dernière gamme, G10 et G15 ;
- 29 septembre 2025 : Axel annonce avoir définitivement cessé son activité, après plus de 800 000 produits vendus.
5. Ce qu'elle savait faire
Derrière son allure de boîte vide, la Platine 75 était un petit couteau suisse de l'informatique d'entreprise. Le manuel lui attribue :
- jusqu'à six sessions simultanées, chacune vers un serveur différent, avec une combinaison de touches pour passer de l'une à l'autre ;
- des émulations texte pour presque tous les Unix de l'époque (SCO OpenServer, UnixWare, AIX d'IBM, Solaris, Linux) et les terminaux de référence (VT220, Wyse 50/60, ANSI), via Telnet ;
- les émulations IBM 5250 pour les AS/400 et IBM 3270 pour les grands systèmes ;
- des sessions graphiques RDP (serveurs Windows), ICA (Citrix) et VNC ;
- deux ports série et un port parallèle, que la Platine pouvait partager sur le réseau : une imprimante branchée derrière un poste devenait l'imprimante de tout le service.
D'après son guide d'installation, l'arrière compte un interrupteur, l'entrée secteur, la sortie secteur pour l'écran, une prise VGA, les prises clavier et souris, deux prises série au format RJ45, un port parallèle et la prise Ethernet.
6. Où en trouvait-on ?
Partout où une application de gestion tournait sur un serveur central et où il fallait beaucoup de postes simples, robustes et faciles à remplacer : services administratifs, comptoirs, entrepôts. Axel mettait encore en avant, pour sa dernière gamme, les milieux industriels, la logistique et l'agroalimentaire. L'étiquette manuscrite « Poste » collée sur le capot du nôtre raconte la même histoire : une machine parmi d'autres, numérotée dans une salle ou le long d'une chaîne.
7. Pourquoi cette boîte nous intéresse
À première vue, c'est un objet dépassé. Pourtant, elle illustre des idées qui reviennent aujourd'hui en force.
- La sobriété : pas de disque dur, pas de système d'exploitation à mettre à jour. Sa plaque indique au maximum 0,2 A sous 100 V, soit de l'ordre de 20 à 25 VA, bien moins qu'un ordinateur de bureau de la même époque.
- La durée de vie : quand l'écran ou le clavier tombait en panne, on ne changeait que l'écran ou le clavier. Le terminal, lui, passait d'un poste à l'autre pendant des années.
- Le calcul à distance : un poste qui n'est qu'une fenêtre sur un serveur, c'est exactement le principe du bureau à distance, des Chromebook ou des applications « dans le nuage ». L'idée n'a rien de neuf.
8. Peut-on encore s'en servir ?
Techniquement, oui, dans un cadre de démonstration. Le menu de configuration s'ouvre avec Ctrl + Alt + Échap. On peut y donner une adresse IP à la Platine, choisir une session « Émulation texte » en mode LINUX, et la faire se connecter en Telnet à une machine Linux de l'atelier. On obtient alors un vrai terminal texte des années 2000 relié à un système actuel.
À ne faire que sur un réseau isolé
Telnet transmet tout en clair, mots de passe compris. Ne l'activez jamais sur une machine accessible depuis Internet ou sur le réseau d'une entreprise. Quant aux sessions graphiques, ne comptez pas sur elles : un micrologiciel de 2008 a très peu de chances de s'entendre avec les exigences de sécurité des serveurs Windows actuels.
Pour un usage quotidien, un vieux PC reconditionné sous Linux rendra bien plus de services. La place de cette Platine est ailleurs : dans une vitrine, une exposition, ou entre les mains de quelqu'un qui veut montrer comment on travaillait au bureau il y a vingt-cinq ans.
9. Elle rejoint le musée RACK
Notre Platine Terminal 75 est désormais présentée dans la catégorie Musée de notre catalogue, avec ses caractéristiques relevées à l'atelier. Elle peut être présentée lors d'une exposition ou d'une animation, et se visite sur rendez-vous.
Et vous ?
Avez-vous travaillé sur une Platine Axel ? Dans quelle entreprise, sur quel logiciel, à quelle époque ? Vous souvenez-vous du nom du serveur, de l'application ou de la couleur de l'écran ?
Vos souvenirs nous intéressent : ils aideront à documenter cette pièce. Et si un terminal, une vieille machine ou un manuel dort chez vous, proposez-le nous plutôt que de le jeter.
Photographies : atelier de l'association RACK. Sources : historique de la société Axel, manuel de l'utilisateur AX3000 modèle 75 (février 2005), guide d'installation du modèle 75 (janvier 2003), registre OUI de l'IEEE pour le préfixe 00:A0:34. Les deux documents Axel sont conservés par RACK à des fins d'archive.